Souvenirs d’un abstentionniste, à l’usage de Juan Branco

Juan Branco demande à connaître ceux qui le suivent. Réponse d’un homme qui a la politique pour passion depuis l’enfance, et qui n’ira pas voter en 2027.

Juan Branco, sur son fil X, a demandé à connaître ceux qui le suivent. La requête est belle, même si j’imagine qu’il ne pourra pas tout lire, elle m’a donné envie d’écrire une réponse qui le soit autant. Et je me suis dit qu’un article sur ce blog, sur ce sujet, avait sa place. Donc, acte !

Le drapeau français à l'abeille des Ruches
Cela fait deux ans que je demande à Juan Branco de vendre ce drapeau dans sa boutique. Il est magnifique, et il pourrait suffire à ce qu’une nouvelle génération retombe amoureuse de son drapeau et se le réapproprie.

Le berceau

Je suis né dans le centre de Paris, chez des intellectuels de gauche (surtout du côté de ma mère 😉 ). Ma mère fut de ce petit groupe qui, à Nanterre, alluma ce qui devait devenir mai 68. J’ai grandi dans cet air-là, dans cette assurance heureuse d’être du bon côté, parmi des gens qui avaient renversé quelque chose et qui le savaient.

Très tôt, avant même de savoir formuler ce que je cherchais, une question me tint et ne me lâcha plus. Comment la collaboration avait-elle été possible en France ? Non pas comment quelques scélérats l’avaient rendue possible, ce qui n’explique rien, mais comment un peuple entier, composé d’hommes semblables à ceux que je croisais dans l’escalier, avait pu s’y ranger dans une si tranquille unanimité. Cette question me frappa avec encore plus de puissance quand le Rwanda connut son massacre. Cette question a été centrale dans ma construction.

J’en tirai une règle, malgré moi, qui me poursuit depuis cinquante ans. Dès qu’un groupe se met à défendre une même chose d’une même voix, je prends aussitôt le point de vue contraire. Non par goût de la querelle, quoique j’y aie pris parfois grand plaisir, mais parce que l’unanimité est précisément le moment où l’on cesse de penser, et que c’est là, toujours là, que la chose commence.

Mes professeurs en firent les frais. Je les interrogeais sur ce qu’ils nous délivraient comme un fait, et plus encore sur leur posture d’homme qui sait. Il s’en trouva pour m’en vouloir, et je leur donne aujourd’hui entièrement raison, car j’étais insupportable. Il s’en trouva aussi, et je leur dois beaucoup, pour comprendre que ce n’était pas d’eux qu’il s’agissait.

C’est armé de cela, et de cela seulement, que je suis parvenu au fil des années à m’extraire du bassin où j’étais né, et à porter enfin sur la politique un regard qui fût le mien, ni de gauche, ni de droite, mais avec mes frères et sœurs humains et aussi des autres règnes ! Oui, oui.

Les fidélités successives

La politique du pays, celle du monde, ne m’ont jamais quitté. Il faut le dire d’entrée, puisque la suite pourrait faire croire au contraire.

J’ai été trotskiste, comme on l’est à vingt ans, petit bobo parisien, avec cette ferveur exigeante et cette certitude d’avoir raison contre tous. J’ai voté socialiste quand Ségolène Royal s’est présentée. Puis Mélenchon, le jour où l’on nous a repris le non que nous avions mis dans les urnes sur l’Europe. Ce jour-là je compris quelque chose que je n’ai plus désappris. Ils avaient posé la question, nous avions répondu, et la réponse ne leur convenant pas, ils l’avaient simplement écartée. On ne se remet pas d’une leçon pareille.

2017

En 2017, je fis campagne. Activement, avec cette joie de servir enfin quelque chose de plus grand que soi.

Et je fus de l’équipe chargée de recueillir et de faire remonter les photographies prises dans les bureaux de vote, afin de vérifier qu’on ne nous volait rien. Nous étions des centaines à guetter, à photographier, à compter, à transmettre.

Ce que nous avons vu, je le dis comme je l’ai vu. La fraude était massive. Macron n’aurait jamais dû se trouver au second tour.

Nous avons fait remonter. Tout. Consciencieusement, pièce après pièce, dans l’idée naïve qu’un fait établi finit toujours par se faire entendre.

Rien n’a été dit. Rien n’a été fait. Pas un mot.

Je date de cet été-là ce qui me restait d’illusions sur les forces politiques en présence, et je puis dire l’heure exacte de leur mort. Ce n’est pas la fraude qui m’a tué. C’est le silence qui l’a suivie, et qui venait des nôtres.

Ce que veut dire s’abstenir

Depuis ce jour, je suis ce qu’on appelle un abstentionniste, et l’on m’accordera que le mot est mal choisi. Le vote blanc n’étant pas une option : lui-même a été détourné, à Lyon les bulletins blancs ont purement et simplement été versés à Macron.

S’abstenir ne signifie certainement pas être apolitique. J’affirme le contraire, et je le pèse. Nous sommes nombreux à avoir compris, et à ne plus voter, non que la politique nous soit devenue indifférente, mais parce que nous sommes précisément les seuls à la respecter assez pour refuser la comédie. Nous osons regarder l’état réel du pays. Et nous savons ce que veut dire « donner son pouvoir à quelqu’un ».

Se refuser à cela est un acte politique, un acte humain, infiniment plus réel et souverain que de consentir à se faire dérober les voix qui manquent pour installer leur marionnette, tout en applaudissant à ce qu’on nous présente ensuite comme la volonté populaire.

Les preuves par le terrain

Qu’on ne croie pas pour autant que je me sois retiré sous ma tente.

En 2018, j’ai accompagné les gilets jaunes. Mon groupe m’ayant désigné pour le représenter, j’ai siégé aux Assemblées citoyennes. J’y ai vu ce que la France a de meilleur, des gens simples, dignes, exacts, qui découvraient avec stupeur qu’ils savaient penser ensemble.

J’y ai vu aussi autre chose. Dans ces manifestations où nous étions si nombreux, j’ai vu le jeu s’installer. Les nôtres semblaient attendre les coups et la maltraitance pour se sentir enfin vivre, avoir des choses à raconter, à filmer, à partager, au lieu de nous retourner tous ensemble et de les briser une bonne fois. Il y a dans la France une jouissance du martyre qui la perdra. J’ai accompagné le mouvement jusqu’en 2021, par fidélité à mon groupe, et cette fidélité-là, je ne la regrette pas.

En 2020, je me suis présenté sur une liste municipale, au nom du municipalisme libertaire. J’ai vu la chose de l’intérieur, ce qui vaut tous les traités. J’ai vu ceux qui portaient une conviction, gens ordinaires et magnifiques, et j’ai vu ceux qui voyaient dans la politique le moyen de bien gagner leur vie sans trop se fatiguer. Ils ne se distinguent pas au premier regard. Ils se distinguent au premier arbitrage.

Nous avions obtenu seize pour cent au premier tour. Seize pour cent que des gens nous avaient donnés. La tête de liste s’allia dans la semaine à un macroniste, sans consulter la base qui venait de les lui offrir. Je me suis battu bec et ongles pour l’en empêcher. J’ai perdu, laissant des milliers de gens dans l’amertume de la trahison et d’un gâchis. Parce que pour pouvoir agir aujourd’hui, avec le poids de la centralisation, des préfets, etc., seul un fort soutien populaire, investi, qui fait des actions peut permettre, même à un maire, de faire quelques disruptions. Déçu, meurtri, j’ai quitté le mouvement.

En 2022, je me suis tâté. Longuement, sérieusement. L’abstentionniste ne supportant pas l’idée de voir notre pays fracassé encore, pillé, spolié, pour cinq longues années. J’étais à deux doigts d’aller voter Le Pen au second tour. Non par adhésion, on l’aura deviné, mais pour chasser les macronistes, qui sont à mes yeux, depuis le premier jour, autrement plus dangereux que quiconque.

J’ai pesé cela pendant des jours. J’ai retourné l’affaire dans tous les sens, je me suis fait à moi-même des discours d’une belle éloquence, et j’ai fini par me rappeler que donner sa voix, c’est donner sa voix ! Et je m’étais juré que je ne la donnerais plus à personne d’autre qu’à moi. Soit le RIC CARL, constituant, abrogatoire, révocatoire et législatif, soit rien !

2027

Je ne voterai pas.

Personne ne parle de la fraude. Personne n’en fait cas. Neuf ans ont passé et le silence tient toujours, et ce silence est devenu à lui seul le meilleur argument de ceux qui ne votent plus. On aurait pu démasquer le tricheur, le mettre au pilori avec tous les fraudeurs. Sauver le pays. Et aucun de ceux qui jouent dans l’arène ne mentionne même cette fraude, alors que tout l’Occident ne peut plus taire les différentes fraudes qui débordent chaque jour un peu plus.

Voilà donc l’homme qui répond à l’appel. Un homme qui a la politique pour passion depuis l’enfance, qui a milité, marché, siégé, compté les bulletins, et qui n’ira pas aux urnes. Comme sympathisant, je conviens qu’on fait plus commode.

Cela ne m’empêche ni de suivre les ruches, ni d’être sur votre Discord, ni de tenir le programme de Juan pour l’un des plus prometteurs qu’on ait vus depuis longtemps. Je le dis à celui qui demande à connaître les siens. Je suis là, je regarde, je pèse, et je n’ai rien perdu de mon vieux défaut, celui de prendre le contrepied de toute assemblée qui parle d’une seule voix.

Si sa réponse à cela est de me convaincre, qu’il commence par le commencement. Qu’il parle de la fraude. Nous sommes plusieurs millions à n’attendre que cela, et nous ne sommes pas des indifférents. Nous sommes des témoins.