l’après

Et voilà…

Voilà que ce nouveau moment s’est inscrit là où il pouvait s’inscrire.
Les journées de répétitions auront été intenses, les questions aussi. Qui jouera Atsumori ? Comment traiterons-nous ce texte venu de six cents ans en arrière ?
Nous avons fait les choix. Et c’est ainsi qu’Atsumori est né ce mercredi 21 mai à 19 heures sur le Butaï d’Aix en Provence.
J’aurais voulu vous tenir informés. Au jour le jour. Des évolutions, des questions, des choix faits… mais l’action, dans ces instants, prend toute la place et les moments de pause se passent les yeux tournés vers le ciel.
Aujourd’hui, j’ai à peine l’énergie de passer du canapé au fauteuil et du fauteuil au canapé. Épuisé, littéralement. Parce qu’inscrire coûte toujours et qu’une fois le moment passé, il semble que tout va s’éteindre à tout jamais.
Je disais dans un mail aujourd’hui qu’Atsumori a encore du chemin à faire. Sur la partie de l’esprit, en particulier. 

« Je pense que le spectacle a encore des rendez-vous à trouver pour réussir ce pari d’emporter les gens bien loin d’ici mais si proche de leur secret. Il y a sur le fil de ce chant encore quelques ruptures qui rendent le son parfois difficile à entendre et le lieu bien que magnifique n’arrange pas les choses.
J’ai hâte de le jouer dans un théâtre avec le butaï (la scène) juste signifiée au sol par un trait blanc et les costumes épurés au maximum comme nous l’avons fait avec le choix de la musique. Ca viendra, j’en suis sûr. »

J’ai hâte d’y retourner. De retrouver ces nouveaux amis de coeur qui ont su avec moi faire le pari de se mettre au service d’une langue si distante et si pure, sans mettre en avant l’égo meurtrier.
J’ai hâte.
Mais aujourd’hui, je voudrais fermer les yeux et ne plus les rouvrir. Me laisser porter sur les flots sans question, sans espoir. Parce que porter ce genre de rêves coûte bien plus que les mots ne pourront jamais le dire et qu’une fois le rideau baissé, on se retrouve toujours un peu plus seul. Un peu plus dramatiquement seul ! 

J-3

Et oui ! Déjà…

Nous voilà à trois jours de la première… moi qui voulais vous tenir un journal détaillé de cette traversée ! Mais je n’ai pas une seconde de solitude et en même temps ce moment ensemble est vraiment délicieux. J’y reviendrai…

semaine 2…

La journée d’hier aura été bien remplie…
Passage par Aix en Musique pour essayer de pondre un texte pour le programme. Et moi balbutiant… les mots semblant ne jamais pouvoir dire ce que mon corps a traversé pendant ces dix jours de travail. Je pense à Jean qui me reproche sans arrêt de ne pas savoir parler de ce que je fais. Il a raison. Mais aurais-je besoin de mettre ces mots en volume et en chair, si je savais faire autrement…

Après, je suis allé retrouver Olivier Personnic de la Maison du Japon en Méditerranée pour signer avec lui la convention de coproduction. Un sacré bonhomme celui-là ! Affairé de l’aube à l’aube. Et en même temps, tellement consciencieux ! Il est 22h00 quand je le quitte… je n’aurais encore pas vu Rose aujourd’hui.

Quand je rentre, elles sont là dans la cuisine et mangent. Rose m’a attendu. C’est la journée avec son papa, sa journée de « fête » normalement ! Mais papa est parti et elle le sait bien. Je vois bien qu’elle sait. Parfois quand j’ouvre les yeux cinq minutes, je m’aperçois comme elle grandit. Comme si j’avais été absent longtemps… alors que je suis là. Juste à côté.

Aujourd’hui, nous avons rendez-vous avec Serge Puech pour le Kimono de papier, puis cet après-midi, nous retraverserons le retour de l’Esprit, ce moment où Atsumori revient pleurer la douleur d’avoir été emporté avant d’avoir pu agir. Juste avant !

Vos mots me manquent… je sais que vous passez. Que certains prennent le temps de lire. Que d’autres me survolent. Mais j’aimerai sentir que vous êtes là. Entendre vos commentaires, vos impressions. Savoir que ce que je construis là n’est pas seulement pour moi, mais résonne au loin.

Allez ! Bonne journée à vous et peut-être à ce soir ou demain… who know’s !

Relâche !

Ca y est ! Jour de relâche, c’est mercredi…
Le soleil brille fort dans le ciel. On dirait un jour de vacances… et pourtant !
Chaque jour qui passe depuis le début des répétitions m’interdit un peu plus à l’extérieur et à ceux qui m’entourent. Les dates se confondent, le jour, la nuit, la station debout, allongée. Comme plongé dans un monde parallèle qui prend à chaque instant plus de place !

Assis sur une lande glacée face à des milliers de guerriers qui se battent pour survivre, et qui, à présent, dans cet ultime combat, voudraient une dernière fois gouter au plaisir de contempler, assis au pied d’un cerisier, ses fleurs dans l’humidité silencieuse du matin.

Savez-vous comment agit un texte qu’on visite tous les jours et qui se gonfle de chair et de sang à chaque instant un peu plus ? Savez-vous ce que ça fait de se retrouver en face d’un homme mort il y a cinq cent ans et de sentir sur sa joue son souffle ? C’est terrible ! Si puissant et si fragile ! Si vrai !
Comment revenir là après ?

Nous sommes à quinze jours de la représentation. Et la peur et la solitude me submergent comme à chaque fois, me font perdre pied. C’est drôle, non ! J’ai toujours pensé que c’était pour lutter contre ça que je faisais du théâtre, alors qu’en fait, ça les marque un peu plus profondément chaque fois. Comme l’affirmation d’un trait qui me coupera un jour complètement du monde et de ceux qui l’habitent. Trop loin, définitivement trop loin pour pouvoir revenir…

Et comme à chaque fois, les idées se perdent. Je ne sais plus, je ne sais pas. Pourquoi monter ça aujourd’hui ? Comment vous le recevrez ? Comment nous arriverons à vous emmener ou pas ? C’est l’instinct qui revient. Lui sait, lui dicte et chaque jour qui nous rapproche du temps T, un peu plus. C’est toujours un moment très impressionnant, mais qui nous dit bien que le voyage est réellement amorcé.

Aujourd’hui, il nous faut survivre. Assurer chacun de nos pas sur ce chemin jamais parcouru. Trouver de quoi subsister et avancer, coûte que coûte. Et moi, je suis le capitaine. J’ai ces gens qui comptent sur moi et que je dois emmener. Je surveille. J’écoute les regards et les mouvements qui se dessinent dans notre espace. J’essaye de donner les mots qu’ils attendent et de montrer ce dos droit de celui qui pourra les faire traverser quoi qu’il advienne.

Ce n’est pas facile ! Surtout que Marc m’a connu avant, il y a longtemps. Quand j’étais ce bébé d’acteur et qu’il m’a souvent tenu la main pour m’emmener avec lui. Aujourd’hui, les rôles sont inversés et à chaque instant, je dois prouver que je peux être le premier de cordée. Même si je voudrais crier, m’abandonner aux larmes dans leurs bras. Je ne dois pas ! Je leur dois ce regard droit et cette voix qui rassure.

Hier, nous avons atteint avec Gilles, ce point où l’acteur devient le garant de la parole -l’origine et mon dieu, c’était fort et puissant !- ce genre d’instants qui dans la vie d’un acteur le transforme à tout jamais et font de lui un gardien sûr et précieux de notre temple. Marc, lui, s’immerge, chaque jour, un peu plus loin dans l’histoire, avec une pertinence et une virtuosité poétique et sensible.

Bon… la journée est encore longue. Il va me falloir aller trouver les sous, discuter des contrats, mettre en place ce qui autour tient ce frêle navire. Faire l’effort de paraître là.

A vite.

Retour du Japon et début des répétitions

Désolé de ce long silence,
mais depuis le retour du Japon, de Tokyo pour être exact ! les choses se sont enchaînées à une vitesse vertigineuse et le décalage horaire m’ayant mis un coup de massue sur la tête, les heures de veilles ont, par la force des choses, été moins nombreuses…
Mais voilà, je suis là. Je vous promets un jour à jour du Japon dès que le temps me le permettra.
Mais le sujet du jour, ce sont les répétitions d’Atsumori qui ont repris depuis mardi. D’abord en tête à tête avec Gilles, Gilles Geenen, puis depuis hier avec Marc, Marc Barnaud.
En attendant Marc, nous avons travaillé sur l’intro du spectacle, un texte construit à partir d’extraits du Dit des Heiké. A savoir, les premiers paragraphes du Dit, une mise en garde sur l’orgueil de l’Homme et l’impermanence des choses ici bas qui finit sur l’annonce de l’anéantissement du Clan des Heiké qui suivra, et le chapitre qui relate la mort d’Atsumori. Ce dont j’ai envie ici, c’est que le violon qui chez nous symbolise la flûte soit le vecteur qui nous replonge dans cette histoire. Un exercice difficile et compliqué pour Gilles qui d’un côté doit laisser venir le texte et les images par le violon avant de les retransmettre vocalement. On cherche, on prend le temps. On a trois jours avant l’arrivée de Marc. Et ma foi, la version qui se profile permet une belle entrée dans l’univers. Du coup, ça me donne envie d’essayer Atsumori avec Gilles. Ce que nous allons faire aujourd’hui et qui me permettrait de retrouver ma place initiale.
Avec l’arrivée de Marc, nous avons retrouvé les costumes, la guitare et cette précision, cette rigueur si spécifique qui nous a accompagné du temps de Christophe Rauck et avant quand nous étions au Théâtre du Soleil. C’est bon de se retrouver et Marc porte tout ça avec une foi intacte.
Nous lui montrons ce que nous avons mis en place avec Gilles, puis attaquons sur Atsumori et le chant. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas retrouvé sur scène. Je me laisse aller. J’ai peur, mais quelle sensation délicieuse, une fois le premier pas fait, de se retrouver sur cette lande, porté par la musique et le texte. Par contre, je suis incapable de prendre du recul et de lire de l’extérieur ce qui se dessine sur scène. Je leur donne mes sensations d’acteur et Gilles prend le rôle de l’oeil extérieur. Aujourd’hui, c’est Gilles qui va aller sur scène. Cela me permettra de pointer le parcours que nous avons mis en place hier. Nous verrons bien…
Bon, il est 09h. Il est temps d’y aller.

petite forme…

Ca y est… demain matin, le départ.
Est-ce que je suis prêt ? Non, pas vraiment. Suffisamment ? Oui. On va dire ça. Il faut encore que j’envoie les enregistrements de voix à Marc pour qu’il puisse avancer avec Jean-Charles sur la partition de Rensei. Le dossier pour la Fondation Beaumarchais est bouclé.
Pourquoi « petite forme » alors ? Je ne sais pas… peut-être l’appréhension du voyage ? Ou alors les manipulations de mon osthéo (un génie soit dit en passant) qui a remis en place une clavicule qui appuyait sur mes nerfs, faisant de mon bras gauche un long fourmillement ? Peut-être à cause des combats de ces derniers mois et qui, au final, auront fait bouger si peu de choses ?
Le monde va mal. Il en a toujours été comme ça et il ne sert à rien de s’apitoyer. Il faut regarder loin devant, après la tempête, après la nuit, après et tout faire pour que le dernier instant soit à la hauteur de nos rêves d’enfants. Faire, faire, faire maintenant. Complètement. Sans compromis. Avec toute son âme, avec toutes nos forces. Et surtout ne rien laisser de côté, mais traverser. Toujours. Quel qu’en soit le prix. Tant sont morts pour nous offrir cette chance. Tant sont morts même parmi les vivants.
Si quelque part en vous se meut une larme de conscience, alors vous portez la responsabilité de ce monde. Que vous le vouliez ou non, cela ne change rien. C’est un fait !
Sur ce, je vous dis à dans quinze jours…

derniers préparatifs…

désolé de ce silence, mais les voyages et moi ça a toujours été compliqué…
Et puis, il faut avouer que la façon dont il s’est finalement mis en place n’a pas aidé. Je ne rencontrerai pas Monsieur Kano. La Maison du Japon en Méditerranée envoie trois autres personnes à Kumamoto pour l’inauguration des festivités et moi, leur directeur artistique, je n’ai pas été convié, alors que j’étais sur place ! Et cette rencontre avec Monsieur Kano, chef d’une troupe de nô, homme qui a offert le Théâtre Nô à la ville d’Aix en Provence, était, pour les travaux que je veux faire autour de ce théâtre, la vraie raison de ce voyage.
Du coup, je vais essayer de profiter de Tokyo au maximum. Rencontrer les directeurs de théâtre, les institutions, etc. J’essayerai aussi de passer à la Villa Kujoyama à Kyoto pour leur parler de mon projet d’adaptation à la scène du Dit des Heike.
Ca y est la valise est prête. Ma première vraie valise. Avec des roues et tout et tout. Et puis des chemises, des costumes complets. J’ai même pris un pyjama. Le parfait buiseness man ! Et pour couronner le tout, 25 dossiers reliés qui présentent Atsumori.
Me manque encore les cartes de visite, et dieu sait qu’au Japon, elles sont importantes. Je les ferai faire là-bas à la descente de l’avion lundi matin.
Bon… allez, je retourne travailler. Il faut encore que je trouve un dentiste (j’ai perdu un plombage hier !!!!), que je finisse mon dossier pour la Fondation Beaumarchais et que j’aille voir Marc ce soir pour travailler sur la musique.
Ah ! Au fait… La Tour d’Aigues revient sur sa décision. Nous jouerons le 11 août pour son festival.

Les Illusions Tragiques… lettre d’intro

LES ILLUSIONS TRAGIQUES

INTRODUCTION

Je suis arrivé au Théâtre du Soleil en 1993, âgé de dix-neuf ans. Pendant trois ans, j’ai joué tous les soirs, vécu pour le théâtre, par le théâtre, dans le théâtre. Et c’est comme ça qu’est arrivée la question. Pourquoi, pourquoi chaque soir, dans n’importe quel théâtre où nous passions, où nous allions voir jouer une pièce, ces mêmes visages ? Toujours ces mêmes visages ! Se pouvait-il que nous fassions ce travail pour cette poignée de gens que la justesse ne touchait plus depuis longtemps ? Se pouvait-il que je sois là pour amuser ces foules comme un bouffon amuse le roi ? Je regardais les carnets avec des photos de spectateurs sur les tournées de Jean Vilar et je voyais ces paysans, ces gens du peuple, ces enfants qui n’avaient jamais vu de spectacles, les yeux allumés, la bouche ouverte, abandonnés à ce qu’ils voyaient. Et je rêvais. A un ailleurs, à un endroit où les codes établis n’auraient plus la place, mais où la justesse d’un propos, l’humilité d’un acte fait dans la foi aurait une résonance. Vraie. Alors, j’ai quitté le Théâtre du Soleil et je suis parti sur les routes avec Christophe Rauck et notre compagnie Terrain Vague (Titre provisoire). Et nous en avons sillonné des routes. Avec un spectacle fait d’amour, de jeunesse, d’intransigeance. Et j’ai touché mon rêve. L’espace de quelques dates. J’ai croisé ces regards neufs, emportés par la magie simple et si évidente de l’acte théâtral.
Fort de cette conviction naissante, je suis allé me perdre dans les villages de Haute-Provence. Et j’ai commencé à écrire des petites formes à jouer sur les marchés. Nous arrivions, souvent masqués, portant avec nous le rêve des Don Quichotte et nous jouions. Et la réalité comme toujours nous a appris, à coup de casque et de pieds, que ce n’était pas si simple. Qu’il ne suffisait pas d’y croire pour l’emporter. Mais qu’il fallait préparer le terrain, faire jouer les limites de l’espace scénique. En gros… que ce que nos pères avaient mis en place n’était pas là pour rien !
Après cette douloureuse découverte, je suis redescendu de mes montagnes pour me rapprocher de la ville. Enfin, pour être plus juste, la danse m’a fait descendre de mes montagnes. Et voilà, une nouvelle question ou plutôt la suite de ma première question. De quelle façon devons-nous dire les choses aujourd’hui ? Et avons-nous une place légitime dans le monde contemporain, avec la télé, le cinéma, internet, les consoles de jeu, pour le dire ? Et nous voilà dans ce que j’appellerai ma deuxième phase. A mutiler le théâtre jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Alors j’ai dansé. J’ai fermé ma bouche et relâché mes traits et j’ai parlé avec mon corps, je n’arrivais plus à faire autrement.
Mais les mots me manquaient. Ils n’avaient cessé de le faire. Pour être juste, il faudrait dire que ce silence, ce mutisme dans lequel j’étais entré, ne mettait pas les mots en cause, non ! mais l’utilisation que les Hommes en faisaient. Comment être crédible avec les mêmes mots que ceux qui les vendent à n’importe prix ? Alors, j’ai commencé à écrire des mots sans fonds, des mots à dire pour masquer les sentiments, pour masquer la fragilité. Comme je les trouvais, là dehors. La fragilité, le fond, je les réservais au silence, à la danse, à la musique, à des chants sans paroles ! Et ce fut la naissance de « Nous, Traces d’un Roi Lear ».
Nous avons joué. Un peu. Trop peu. Qui de nos jours veut prendre le risque d’avoir quelque chose à dire, à défendre. D’assumer le ridicule de croire que dans nos salles noires, nous avons le devoir de croire qu’on peut changer le monde. Ils nous ont dit, malgré la chaleur du public, de la presse : « Notre public n’est pas assez intelligent pour ça ! », « c’est de la danse ou du théâtre ?», « on ne comprend pas où vous voulez en venir ? ». Où nous voulions en venir ? Nous cherchions juste à retrouver la place que l’acte théâtral se devait d’avoir au monde. Pas facile, pas entendu, pas convenu, mais puissant, sincère, violent, sauvage… vivant !
Triste et dégoûté du manque d’écoute des institutions et des programmateurs, j’ai commencé à plonger dans la dépression. Avant de mourir, j’ai quand même eu la force de pousser un nouveau cri : « Elle Attend ». Qui en plus de mettre la question de l’acte théâtral dans la forme, le faisait sur le fond. Pourquoi les gens regardent-ils la Starac’ ? Pourquoi ce succès du reality show ? Alors, nous avons fabriqué un reality show théâtral, en le transformant en une parole singulière, transposée, poétique et tranchante. Un texte de trois pages pour une heure de spectacle. Une femme seule sur le plateau qui ne veut plus jouer. Qui est seule et le dit. Là aussi, le public a été unanime. Mais un solo avec un interprète inconnu et un metteur en scène inconnu et pour dire des choses pareilles… non !
Pendant les trois années qui ont suivi, j’ai végété. J’ai fait des spectacles, mais pour manger ou plutôt nourrir ma famille. J’avais perdu le goût du combat. Je ne voulais plus ressentir la douleur aigue d’y croire. Je m’asseyais et les yeux dans le vide, je me disais : « le théâtre a perdu sa raison d’être, il faut l’accepter. C’est un art mort, comme le sont certaines langues, réservé à des bourgeois nostalgiques et dégénérés. Pourquoi se battre pour ça… pourquoi ? »
Et puis il y a eu ce soir-là, ce samedi 15 décembre 2007. Jean Florès, du théâtre de Grasse, m’avait invité à voir « Illusions Comiques » d’Olivier Py au Théâtre du Gymnase à Marseille. Et voilà qu’après trois ans de solitude et d’abandon. Et voilà qu’après quinze ans de recherche du pourquoi de l’acte théâtral et du pourquoi il me semblait si nécessaire, un homme est venu me dire ce que j’avais besoin d’entendre. Avec sa maturité, son génie, sa clarté. Il disait mot pour mot les mots que j’attendais depuis si longtemps. L’horizon devant moi s’est à nouveau ouvert. J’ai vu. Là, je l’ai vu ce spectacle que je devais monter. Que je devais montrer au monde. Et surtout comment le lui montrer pour qu’il l’entende.
J’ai écrit à Olivier Py pour lui demander de m’écrire ce spectacle. Parce que si « Illusions Comiques » parlait bien de cela, pour le spectateur non averti, cette parole était inaudible dans le fatras du reste. Comme noyée pour ne pas être trop heurtant ou trop entendue. Hors moi, je voulais qu’on n’entende que ça ! Qu’il n’ait pas peur d’assumer ces mots si désuets et fous sur le théâtre, parce que du plus profond de moi-même, je le sentais, ils étaient la parole juste, simple et nécessaire dont le monde avait besoin.
Olivier Py m’a répondu. Il me donnait son accord pour que je monte « Illusions Comiques », mais n’avait pas le temps d’écrire pour quelqu’un d’autre.

Alors, j’ai pris les quelques lignes de synopsis que je lui avais envoyé

« Où alors mieux… il va m’écrire ce spectacle qui est sous-jacent à celui-là. Une oeuvre sur le théâtre mais une réelle tragédie. On aurait ces textes sur le théâtre, mais sans les « fioritures ». Le théâtre de Verdun… Le dernier théâtre. Les artistes sont enfermés dedans. A la porte dehors ca tape. C’est le promoteur qui veut détruire ce dernier temple. Dedans, les acteurs discutent. Il y a ceux qui sont prêts à lâcher, ceux qui tiendront même si les rouleaux compresseurs doivent leur passer sur le corps. Le poète est peut-être le plus lâche… qui sait ?! Dehors ça tambourine… « Laissez nous entrer. A quoi sert un théâtre s’il n’y a plus de spectateurs!!!! »Alors ils décident de le laisser entrer et ils vont lui jouer une dernière fois la pièce »

et j’ai commencé à écrire ce spectacle.

Les Illusions Tragiques (prémice)

Encore une grosse journée (J-6 du Japon oblige !). Au milieu des coups de téléphone pour gérer la structure autour du Théâtre Nô, les dates d’Atsumori, les arrivées des uns et des autres pour la seconde période de répétitions (qui commence le 28 avril, une semaine après mon retour), j’ai quand même mis à jour le dossier d’Atsumori pour emmener avec moi quelques exemplaires à Tokyo et à Kyoto.
Ce soir, je dois clore le dossier pour la Fondation Beaumarchais. Après que les épreuves aient passées le comité de lecture interne (Elise, ma compagne ; ma mère et quelques amis), je finis la mise en forme pour aller à l’impression demain matin (en même temps que les dossiers d’Atsumori, du coup !) et pouvoir être prêt à midi à recevoir Serge, un scénographe, décorateur et peintre qui nous rejoint pour faire et peindre le kimono de papier d’Atsumori.
Voilà pour la journée d’aujourd’hui…
En prime, je vous joins le mot d’introduction qui accompagne mon dossier pour la Fondation Beaumarchais. Ca raconte un peu mon parcours et ça vous donnera un avant goût de ce qui se trame dans ces « Illusions Tragiques ». Veinards !!!